Petite histoire de mon mémoire d’apprenti-chercheur en mémoires collectives féministes

Le-dit mémoire de master publié en 2022
La mémoire collective des fandoms de science fiction féministe : un article et un entretien
Ça aura pris quatre ans de travail acharné de lectures, écritures, relectures et réécritures, mais voilà mon travail sur la SF féministe enfin publié dans Transformative Works and Cultures, haut lieu des études de fans (le texte a été publié sous forme de chapitre plus tôt cette année). L’article est dense sur le plan théorique : j’en donne une explication simplifiée lors de mon entretien avec le très sympathique Joachim Boaz sur son blog Science Fiction and Other Suspect Ruminations. Contre une vision simpliste des genres littéraires qui fait des écrivain·es les seul·es acteur·rices de leur histoire, je montre que le féminisme dans la SF (science-fiction) fut à l’initiative des lectrices en tant que fans. Cela me permet aussi de critiquer l’idée que le féminisme dans la SF ne fut qu’un moment éphémère ou une marge activiste : les lectrices engagées, même peu nombreuses, ont participé à la transformation de la SF comme ensemble de modes d’écriture et de lecture enraciné dans le fandom, une organisation sociale historiquement située.

Série de livres de Suzy McKee Charnas, extraordinaire mise en fiction critique des limites des expérimentations féministes à la fin des années 1970
Des heures estudiantines dans le Rhône au sol raboteux des rives de l’Outaouais
Je voulais profiter de la publication de ce cours article pour ruminer sur les conditions (sociales) de la recherche, régulièrement oubliées ou euphémisées des festivités entourant les publications scientifiques, et ce bien que mon chemin ait tout d’ordinaire.
J’ai commencé à m’intéresser à la SF féministe par la lecture de Donna Haraway lors de mon séjour à Chicoutimi, mais c’est à l’été 2020, en lisant un article d’Hélène Breda sur les fans de SF féministe dans Res Futurae ainsi que le livre de ïan Larue Libère-toi Cyborg !, que j’ai pris conscience du rôle des lectrices engagées, des fans féministes. J’ai commencé mes recherches un an plus tard en rejoignant le parcours d’histoire de la pensée politique en tant qu’auditeur à l’ENS Lyon.
Je me rappelle passer des heures dans les bibliothèques de Chevreul et Diderot (que mon ancienne professeure d’anglais, Aurore Portet, qualifie de cathédrale glaciale). Je lisais souvent aux côtés de mon ami Étienne Goron qui travaillait sur la pensée écologiste dans les archives du PSU (et continue en thèse). On se donnait des défis tels qu’essayer un jour de lire Le raisonnement sociologique de Jean-Claude Passeron, et de se mettre au Tractatus de Wittgenstein le lendemain. Pour ma part, je suis reparti sur les classiques des études de fans : Janice Radway, Camille Bacon-Smith, Henry Jenkins… Je me rappelle ma colère lorsque j’ai découvert qu’un d’entre eux, Is There a Text in This Class? The Authority of Interpretive Communities de Stanley Fish, soit truffé d’incohérences logiques et de fallacies, adoptant une approche intenable du sens en contexte, mais suffisamment séduisante conceptuellement pour continuer à être cité à profusion.
J’ai passé une année fabuleuse, qui l’aurait été complètement si je n’avais pas eu une santé si fragile. Le groupe d’histoire de la pensée politique débordait d’idées, Édouard travaillait sur Hannah Arendt, Thomas sur Cornelius Castoriadis, François sur Adolphe Pinard et la puériculture, Alexandre sur les anarchistes et la littérature fin-de-siècle, Laurane sur les philosophes comme Mary Astell et Elizabeth Burnet, l’ami breton Xavier sur William Morris, et nos collègues germanophones Tabea sur la postdémocratie et Fiona sur la notion d’identité nationale. Vous imaginez l’ébullition permanente ? Je lisais les Recherches philosophiques de Wittgenstein dans le métro, avec Étienne on a insisté pour présenter De la défense des savoirs critiques de Michelle Zancarini-Fournel et Claude Gautier devant les auteurices et un amphi plein ! En janvier, je suis entré par erreur dans le séminaire de sociolinguistique de Patricia Lambert en cherchant le cours de philo du langage. J’y ai rencontré l’ami Arthur Ancelin, docteur en sociolinguistique depuis l’an passé !

L'ancienne chatte de la famille, Kali, lisant du Kate Wilhelm
Je me rappelle passer chaque soir à la bibliothèque, jusqu’à 21h-22h à lire chaque page des fanzines Janus et Aurora numérisés par les membres du club SF de Madison. Je me rappelle avoir versé des larmes en lisant l’échange de lettres entre les écrivaines Joanna Russ et Alice Bradley Sheldon. Je me rappelle avoir ennuyé tout le monde, de mon ami le bouquiniste Fabrice du Plaisir du Texte jusqu’aux festivals Lyon BD et aux Intergalactiques. Une fois, avec l’aide de mon ami bien plus anglophone que moi, Gauvain “GovanifY”, j’ai envoyé des courriels aux États-Unis. À ma grande surprise, les éditrices des fanzines féministes Jeanne Gomoll, Diane Martin et Janice Bogstad m’ont répondu. J’ai même rencontré Diane et Jeanne lors de la WisCon l’année suivante.
Une fois, alors que je buvais un verre aux Clameurs avec deux mecs et ma collègue Luisa alors en pleine rédaction, l’un des gus a sorti : « Ah ! Mais il est en master, c’est pour cela qu’il parle autant de ses recherches ». Il y a une naïveté estudiantine à jeter toutes ses forces dans une recherche comme si le monde en dépendait, convaincu de pouvoir continuer à abattre douze heures par jour pour les huit prochaines années. C’est aussi une façon d’oublier la précarité et les problèmes du monde en se noyant dans le travail. Il y a, enfin et surtout, la complaisance des professeur·es qui encouragent le dévouement sacrificiel, ou ne s’en inquiètent pas.
J’ai remis mon mémoire à bout de forces en mai puis je suis parti en dépression. À l’Université d’Ottawa, où j’ai été reçu en doctorat, ce fut difficile de faire entendre la fatigue, la peur de ne pas trouver de nouvelles archives de fanzines féministes, le sentiment d’inutilité sociale que procure la surspécialisation. Mon superviseur ne voulait parler que des priorités du cursus : ce processus interminable qui inclut de nouveaux séminaires, des examens de synthèse, une revue de littérature infinie et un projet de thèse inachevable. Enrobée de prétexte académico-scientifique, ce n’est ni plus ni moins qu’un filtrage, une épreuve d’élimination par l’épuisement professionnel. J’ai fini par jeter l’éponge.

Ma tête, sans moustache, après avoir reçu par colis les fanzines
« Peut-être que le Glotolog brachiopode inspirera à quelqu’un la rédaction d’une vraie histoire de la suppression, du découragement et de la dévalorisation des écrits de femmes ou – à quel point pouvons nous rêver ? – de l’écriture des minorités en général » — Joanna Russ1
Quatre ans de rédaction pour une poignée de mots
Je voulais quand même mettre un terme à cette aventure en publiant ce que j’avais lu pendant ces années. J’ai d’abord été encouragé lors du séminaire ottavien de Marie-Josée Massicotte, puis par l’inlassable Laure Saincotille qui tient une chaîne extraordinaire sur la pensée féministe et la philosophie de l’écologie, par ma nouvelle superviseure d’alors, la courageuse Sophie Bourgault. J’ai donc ennuyé tous mes collègues anglophones et j’ai soumis un article mal ficelé mais enthousiaste à la revue féministe Frontiers.
Être relu en double aveugle, par des chercheur·ses anonymes qui ne relisent qu’une version anonymisée de notre texte, est un exercice délicat, qui relève parfois plus du rituel que de l’épreuve de scientificité. Il faut être honnête : la simple relecture par les pairs est difficile. Déjà, car la plupart des collègues ne se donnent pas la peine de relire et se contentent de commentaires encourageants, ce qui usuellement condamne le texte, car nul n’écrit un article scientifique décent du premier coup… Ni du cinquième d’ailleurs. La quantité d’informations à vérifier, de formulations à affiner, de références à préciser et d’éléments qui échappent à notre expertise en fait un travail nécessairement collectif. Cela n’en reste pas moins qu’à la cinquième révision de mon projet de thèse, placé face au document blindé de commentaires, je passe ma journée à regarder le vide, épuisé et démoralisé.

Mon bureau au Département de science politique de l'université d'Ottawa à l'hiver 2024
Écrire de la recherche, c’est un travail d’humilité. C’est une forme d’écriture, comme je l’évoquais dans mon carnet sur les LLM, qui inverse méthodiquement la confiance en soi démesurée qu’il faut pour écrire en journaliste, en essayiste ou, aujourd’hui, en influenceur sur les réseaux sociaux. Cela ne veut pas dire que le processus de relecture en double aveugle est parfait. Il est plein d’égos qui s’attendent à être cités, et de petites querelles d’écoles théoriques. Ma première revue par les pairs s’est terminée, de façon classique, avec deux avis favorables, et un avis violemment défavorable, ce-dernier allant jusqu’à qualifier mes arguments d’antiféministes (je reviens là-dessus dans mon entretien avec Joachim).
Il est vrai que l’article était loin d’être prêt. Sophie, ma superviseure d’alors, m’a simplement dit : « Réécris-le en deux jours, n’y passe pas trop de temps et soumets-le ailleurs. » C’est la ténacité de l’éditrice de la revue suivante, Mel Stanfill, qui a relu soigneusement en ajoutant commentaires et suggestions de références, qui a permis à l’article, après trois allers-retours, de passer ensuite, de façon moins dramatique, l’épreuve de la relecture en double aveugle.

Petite photo de Mont-Laurier où j'ai donné ma première charge de cours
Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur ces années passées à prendre toutes les impasses possibles et imaginables. Je regrette de ne pas avoir poursuivi cette recherche. Je retrouve toutefois un peu l’étudiant de master qui pouvait parler six heures d’affilée de féminisme et de SF dans l’entretien avec mon ami Joachim. C’est pour cette raison que lors des quelques cours que j’ai dispensés à la fac, j’ai consacré beaucoup de temps aux étudiant·es. De peur qu’il leur arrive la même chose, je prenais du temps à encourager la relecture mutuelle, à les relire moi-même, à les préparer à l’écriture synthétique des articles scientifiques, à leur fournir les outils méthodologiques qu’on ne m’a pas donnés, à essayer de faire preuve d’honnêteté sur l’exploitation académique… Pourtant, l’université s’y retrouve là aussi, car c’est le dévouement sacrificiel, converti dans l’effort pédagogique, qui prime sur la santé.